"Deux fous à lier"
J’ai souvent animé des ateliers d’écriture qui ont pour objectif d’écrire un conte. Et je me prête aussi au jeu. J’ai écrit « la cigarette de Balthazar » dans le cadre d’un atelier organisé avec l’Alliance Française à Essaouira, au Maroc. Le deuxième, « Ballade en clair-obscur », est né dans les montagnes dont je suis originaire, le Queyras. J’y avais organisé un atelier dans le chalet familial.

Dans le grand Sud, peut-être en Afrique, les jours s’étiraient sans que l’on puisse trouver la moindre goutte d’eau. Les oiseaux de mauvais augure tournoyaient dans le ciel brûlant ; ils attendaient que le rouge se répande pour aller s’y abreuver. Trouver de l’eau était l’unique obsession des créatures vivantes. Leur peau devenait sèche et dure comme la croûte d’une poterie aux couleurs cramoisies. Derrière la peau, l’esprit se tordait et la vie se pétrifiait. A chaque coin d’un champ les hommes, les femmes, les enfants se buvaient des yeux puis reprenaient leur travail harassant. Il leur fallait percer le socle rigide. Il leur fallait creuser à la recherche d’une flaque, d’un filet d’eau, d’une goutte… Et le rouge se répandait dans leurs joues, leurs dents, leurs cheveux. Le rouge envahissait le blanc de leurs yeux.
Balthazar, lui, restait tranquille, étendu parmi les herbes folles à lier. Il avait revêtu sa belle tunique bleue, son plus beau pantalon bouffant. Sa personne respirait un étrange équilibre. Il était occupé à se confectionner une cigarette avec des graines d’herbes folles et sèches qu’il roulait entre ses mains. Au contact de la pulpe de ses doigts, dans le bel élan de ses gestes, les graines s’emplissaient d’une sève compacte et parfumée. La longue cigarette de ce jeune homme si bien habillé, si tranquille, est vite devenue forte comme une tige. Elle partait de ses lèvres et montait en direction du ciel, en se recouvrant de bourgeons et bientôt de petites fleurs aux pétales bleues.
Personne dans les champs aux alentour ne se souciait de lui. Tous pensaient que depuis sa naissance il était fou. « Balthazar est fou à lier », tel était le verdict que l’on répétait à chacune de ses apparitions à côté d’eux. Son beau visage si serein, ses gestes si harmonieux n’étaient pour eux qu’une coquille vide. Et tous trouaient, perforaient, bêchaient, pelletaient, charriaient dans tous les sens. Leurs terres étaient désormais déchirées par des ornières, par de grands vides et des tranchées. De là-haut les oiseaux de mauvais augure se rapprochaient du sol en cercles concentriques mais ils allaient se prendre dans les lianes de l’immense cigarette de Balthazar. Ils restaient accrochés par une patte, par une aile, par le bec. Finis les mauvais augures ! …
Balthazar souriait puis continuait à souffler par l’embout de sa cigarette, à lui donner la force de s’élever toujours plus haut. Elle s’épaississait à vue d’oeil, en recouvrant le ciel de larges ramures et de branchages parcourus de pétales bleues et de cris d’animaux. Une vaste forêt tropicale s’est ainsi étagée au-dessus de la terre en la protégeant de la fureur du soleil. Mais les hommes, les femmes, les enfants n’avaient pas même levé les yeux et ne percevaient nullement la nouvelle humidité ambiante. Ils étaient si occupés à creuser, si absorbés dans leurs tâches répétitives, qu’ils ne comprenaient plus rien : pour eux, Balthazar, le Ciel, le Soleil, c’était la même folie.
Comme personne ne s’était rendu compte de sa forêt, quand celle-ci est devenue trop lourde à porter, Balthazar l’a posée sur le sol. Aussitôt les arbres ont lancé, très loin à l’intérieur du sol, des milliers de racines profondes, parties puiser l’eau au centre de la terre. Puis Balthazar s’est levé, il a épousseté ses beaux habits et s’est mis à grimper de branche en branche, au hasard des arbres de sa forêt. Des jours et des nuits, il a escaladé, sautant d’un arbre à l’autre, en gardant l’équilibre, dans un élan sans cesse renouvelé. Une fois parvenu au plafond du dernier ciel, il a continué droit devant lui. Il avançait tel un funambule en suivant les pointillés de l’avenir, en sautant d’un trait à l’autre, sans jamais perdre l’équilibre, souriant et gracieux. Tout au bout, parmi la verdure, il distinguait une cascade. Il allait droit vers elle, lentement, dans la profondeur du vert et du bleu. Plus il s’en rapprochait, plus son regard jouait avec les chutes d’eaux, s’émerveillait de leurs reflets, de leurs frissons, de leurs jaillissements.
Mais derrière cette fête de l’œil, Balthazar voyait autre chose, un passage secret, une ouverture par laquelle il pourrait encore s’échapper.
J’ai longtemps été une femme qui vit dans un clair-obscur. Elle n’était pas folle, non. Mais qu’est-ce que cela veut dire « folle » en fait ?
Comment vous dire ce que je ressentais ? Je parlais et dans la seconde qui suivait quelqu’un d’autre parlait à ma place, ou alors ce « quelqu’un d’autre » c’était vraiment moi. Mais le lendemain, ou bien dans un mois, quelques années, un siècle, je savais que quelqu’un d’autre pouvait s’exprimer par ma bouche et qu’il serait tout aussi crédible, aussi vrai. J’avais constamment à justifier la coïncidence de mes deux natures, et je me retrouvais parfois comme un homme qui pleure. Au bout d’une certain temps, je me mettais réellement à pleurer, à chaudes larmes.
J’aurais voulu rester ainsi, être un homme qui pleure pour toujours.
Oh, je sais, ce n’est pas un bel avenir un homme qui pleure… Mais vous ne savez pas pourquoi il pleure, cet homme. C’est peut-être de joie. C’est peut-être un immense soulagement. Les larmes, ce n’est pas forcément triste. En tout cas, c’est mieux que d’être une femme en bascule.
En ces temps-là, je me disais que jamais je ne pourrais exister vraiment. J’étais trop étrange pour le monde qui nous entoure. De temps à autre, je me mettais à pleurer comme un homme et cela me faisait du bien, cela me faisait tenir. Ah, si j’avais pu rester dans cet état, en larmes, mais non, c’était une chimère, ces larmes allaient se tarir comme toutes les autres, je ne pouvais les alimenter éternellement. Comment aurais-je pu les faire continuellement s’écouler, comme on court pour attraper une licorne, comme on vient écouter une sirène jusqu’au fond des océans, comme on se fait enlever par un centaure qui nous tient contre lui et galope, galope, ne s’arrête jamais, comme on va danser des nuits entières avec une faune qui nous étreint.
J’aurais pu y arriver mais l’alternance du clair et de l’obscur persistait et j’avais même l’impression que le rythme s’accélérait. J’étais sur un échiquier où les figurines se déplacent toutes seules, peuvent sauter, glisser dans un enchevêtrement indescriptible. Le blanc et le noir ne font plus qu’un mais dans une instabilité permanente où plus un son ne sort, aucune musique
j’étais la proie d’un silence abstrait où le vrai ne se distingue plus du mensonge. Ce n’était pas le gris qui prédominait mais l’impossibilité du blanc à ne pas se transformer en noir, l’impossibilité du mensonge à ne pas se transformer en vérité. J’évoluais au sein d’un monde englouti où les cavaliers blancs se retrouvent figés en tours noires, où les reines noires ne sont plus que des pions blancs, où les rois sont fous, où les diagonales se recourbent dans un silence absolu. Je n’avais plus de réserve de larmes et je devais à tout prix faire le lien entre le clair et l’obscur, entre le vrai et le faux
je suis sortie de ma pièce à dormir où j’avais dû m’allonger. Je devais prendre appui sur chaque objet des autres pièces où je vivais depuis toujours, chaque pièce se transformait à mon passage et je pouvais y retrouver des morceaux d’une musique ancienne, chaque morceau me rappelait un air que j’avais déjà écouté l’année précédente ou des siècles auparavant, chaque air devenait vibration et je vibrais avec elle, indéfiniment, comme un homme qui pleure, comme un être qui vibre et se joint à l’Unité, à l’essence de tous les mondes et de tous les temps. Il n’y avait plus de clair ni d’obscur, il n’y avait plus de vrai ni de faux mais tout n’était plus qu’une vibration que l’on pouvait entendre comme une aubade ou un lamento, comme une ballade ou comme un concerto
je me suis dit alors qu’il me fallait acquérir un piano pour y jouer ma ballade, j’aurais sans doute dû le faire depuis longtemps. L’alternance des touches noires et des touches blanches viendrait à la fois correspondre à mes états d’âme et les faire s’exprimer par une suite harmonique où je pourrais retrouver la vibration primordiale, les sanglots d’un homme mais aussi une joie répétitive, ordonnée, bienfaisante
passant de pièce en pièce, j’essayais de voir où je pouvais le placer ce piano. Je voulais un piano de concert, étincelant, majestueux. Il me fallait lui faire de la place, toutes mes pièces étaient trop petites, ma folie les avait fait se ratatiner comme pour m’empêcher d’aller trop loin
alors je suis sorti définitivement
j’ai quitté cette suite de pièces minuscules où je me tenais depuis la nuit des temps
je suis sorti et j’ai marché au hasard, mais un hasard où le clair et l’obscur alterne de façon harmonieuse
je pourrais marcher longtemps encore, qu’importe si l’on n’est pas heureux pourvu que l’on avance
tant de mondes m’attendent, tellement d’époques à découvrir, une musique inépuisable
une musique qu’il me reste à improviser, à écrire
une musique où nous aurions du plaisir à vivre
à jouer
Incursion dans la spiritualité de l'Islam
La Lumière ? L’amour ? Des pauvres mots pour traduire ce qui est au-delà des mots
L’un
des plus beaux verset du Coran, l’un des plus spirituels.
Je me suis essayé à sa traduction.
« Allah, Lumière des cieux et de la terre
Le symbole de sa lumière est l’abri pour une lampe
Cette lampe est contenue dans le verre
Et ce verre devient une étoile flamboyante
Qui s’embrase à partir d’un arbre béni
Un olivier qui ne provient ni d’Orient ni d’Occident
Et dont l’huile pourrait s’illuminer sans qu’un feu ne la touche
Lumière sur la Lumière
Allah guide vers sa Lumière celui qu’Il veut
Allah donne aux hommes des symboles
Allah, Lui qui sait tout »
« De l’amour nous sommes issus.
Selon l’amour nous sommes faits.
Vers l’amour nous tendons.
A l’amour nous nous adonnons. »
Ibn’Arabi
Comment ne pas aimer le mot « amour » ? Mais c’est un mot tellement utilisé. Le Dieu des Chrétiens est Amour, et c’est en son nom qu’ont été commis les pires actes de haine. Les musulmans ne sont pas en reste.
« Vers l’amour nous tendons »
Oui, mais quel amour? L’amour altruiste pour tout être humain existe-t-il ou n’ est-ce qu’une imposture spirituelle? L’amour n’est-il pas cette dimension extraordinaire que nous pouvons trouver mêlée à un autre amour, forcément égoïste?
Ce qui chante dans l'abandon
Quarante ans de chansons, 1980-2020, paroles et musique, CE QUI CHANTE DANS L’ABANDON est d’abord le recueil de celles qui auront passé l’épreuve du temps. Une soixantaine. Privées de leur musique, elles pouvaient sembler un peu désolées. J’ai senti la nécessité de leur apporter d’autres textes, une prose qui les relierait comme un cours d’eau ; au courant de ma vie, de ma relation à la musique ; au courant aussi de ces drôles de personnages qui s’échappent du cadre de la chanson.
Ce recueil sera bientôt disponible au public. Vous pouvez me joindre sur la page Contact pour plus d’informations. Je vous invite à le découvrir avec six extraits de la première partie, intitulée NOCTURNES.
Cette histoire a peut-être débuté dans l’ancienne chambre de ma mère. Lorsque j’étais enfant, mes grands-parents vivaient encore dans ce petit appartement, au-dessus de la boutique. Trois pièces en enfilade, c’était comme un couloir qui partait de la cuisine, qui seule disposait d’une fenêtre et où, lorsque j’arrivais, mon grand-père prenait son repas du soir, tranquille et silencieux. Très vite je retournais à mon territoire, il me fallait traverser la chambre aux meubles lourds jusqu’à celle de ma mère qui n’offrait qu’un seul agrément : le piano.
On pouvait se demander ce qu’il faisait là, ce piano au noir laqué, orné de deux candélabres dorés. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris que ma mère, comme mon père et beaucoup d’autres enfants d’origine modeste, avait dû au cours de son enfance se mettre au piano. Cet instrument donnait à toute famille, depuis le dix-neuvième siècle, des allures bourgeoises. Ma mère, ni mon père d’ailleurs, ne m’a jamais joué ne serait-ce que trois notes sur le clavier. Il ne leur est rien resté de cet apprentissage. Ils ont aimé la musique comme tant d’autres jeunes gens des années Cinquante grâce à la radio et aux tourne-disques.
Comme tous les enfants, je devais taper au hasard sur les touches et me réjouir de cet enchaînement de sonorités tapageuses. Mais de façon étrange, je restais longtemps, seul dans cette chambre plongée dans la pénombre, et je crois que j’ai laissé passer sous mes doigts de nombreuses tentatives mélodiques et que cette expérience m’a suffisamment troublé pour que quelques années plus tard, je descende chaque soir au garage retrouver le piano.
Entre temps ma grand-mère était morte et mon grand-père Emile était venu vivre avec nous dans les quartiers résidentiels d’Aix-en-Provence. Il n’allait plus guère à la boutique, seulement pour le mois d’août, lorsque mes parents prenaient leurs vacances. Mon père, qui avait abandonné ses études pour aller travailler avec sa jeune épouse, avait transformé le beurre-et-fromages de la rue Méjanes en première épicerie fine de la région.
Le piano avait donc été relégué au garage, où nous l’avions tous oublié. Je ne sais pourquoi, vers les onze ans, j’ai eu l’idée d’aller après l’école, soir après soir, apprendre à jouer un Nocturne. Mon père avait bien eu l’idée de m’inscrire au Conservatoire mais les dictées musicales m’avaient rebuté. Cela m’aura au moins permis de savoir lire une partition. La musique, c’était avant tout une évasion. Sortir de chez moi, descendre au garage, s’efforcer de jouer du Chopin, du Beethoven, du Mozart et sortir à nouveau, retrouver les copains.
J’aime ces endroits clos où se fait la musique, les caves où l’on répète, les studios d’enregistrement. J’aime ces moments de pénombre, où l’on se retrouve seul ou avec d’autres apprentis musiciens.
Ce qui chante dans l’abandon
Je ne sais pas
Cela vient en moi
Quand toutes mes forces
M’abandonnent
Instant floué
Vie arrêtée
Inadaptée
Exténuée
Dans les salles d’attente
Dans les camps de transit
Au bout d’une errance
Jusqu’au bout d’un exil
Est-ce un démon
Ou mon seul don
Ce qui chante
Dans l’abandon ?
Je ne sais pas
Cela vient de moi
Ou bien d’ailleurs
D’un autre monde
Je n’y crois pas
Je n’attends pas
Ce qui est là
Ce qui surgit en moi
Une musique me vient
De si loin mais si intime
Un simple refrain
Un destin possible
Cette force étrange
Cette pulsion
Qui désarme
Toute raison
Serais-tu un ange
De mon invention
Toi qui chantes
Dans l’abandon ?
Je ne sais pas
Cela vient pour moi
Dernière promesse
Que je me laisse
Instants sans trace
Instants si rares
Inexplicables
Inépuisables
Les musiques me viennent
Tant de chants et de danses
Les refrains m’amènent
L’avenir en offrande
Cette force étrange
Cette pulsation
Qui désarme
Tous mes démons
Serais-tu un ange
De mon invention
Toi qui chantes
Dans l’abandon ?

Juste avant la séance
Placés côte à côte par la chance
Nos deux regards se croisent
Je crois te connaître déjà
L’ouvreuse réclame son pourboire
Mais je ne l’entends pas
Pendant les publicités
Nos fauteuils sont deux camps retranchés
Nos avant-bras s’évitent
En douce, je regarde vers toi
Alors commence le générique
Je m’évade dans la Strada
Peut-être au milieu du film
Je me lance brusquement dans le vide
J’avance mes doigts, ils t’encerclent
Et viennent tout au bord de ton bras
Comme une armée de corsaires
Que tu ne repousses pas
Durant une éternité
Fou rire et caramels fourrés
La salle nous hurle de nous taire
Ils sont minuscules, tout en bas
Et nous, à des années-lumière
Très loin dans la Strada
Juste après la séance
Une séance d’amour au cinéma
Sur nous, la salle braque ses torches
On tombe sous le coup de sa loi
Le petit réel bombe le torse
Dans la vie tu faisais quoi, Gelsomina ?…
Générique
La Strada est bien-sûr l’un des films inoubliables de Fellini, que j’ai certainement dû voir à la télévision, mais c’est avant tout pour moi une mélodie de Nino Rota. Je ne sais pourquoi certains airs s’impriment au plus intime, ils font leur chemin et peuvent me conduire à composer une chanson, texte et mélodie. C’est le cas avec ce générique de La Strada qui est moins lié au personnage de Gelsomina, pourtant si émouvant, qu’à ces moments où j’ai pu l’entendre et dont je ne me souviens plus.
***
Parfois le dimanche nous allions rendre visite à mes grands-parents paternels qui habitaient encore à Marseille. Je pense que nous devions rester pour le repas du soir, car je me souviens surtout des retours dans la nuit. Mon père a toujours été un excellent conducteur et ce souvenir est lié au sentiment de sécurité. Parfois, quand nous partions en vacances, l’été, dans un nouveau pays étranger, nous pouvions ainsi rouler une bonne partie de la nuit. Les trois enfants, nous dormions sur la banquette arrière, blottis les uns contre les autres. De temps à autre, je regardais par la fenêtre ce nouveau paysage inconnu, à peine perceptible dans l’obscurité.
Quand nous rentrions le soir à Aix, ce trajet depuis Marseille me semblait un véritable voyage. Je faisais semblant de dormir. Mes parents se taisaient la plupart du temps. Ils écoutaient la radio et souvent les émissions nocturnes passaient des morceaux de jazz. Sans doute les standards américains et ces harmonies ouvraient en moi une faille, une douleur aussitôt associée au plaisir de ce moment calfeutré dans notre véhicule roulant dans la nuit.
Alors que tant d’autres musiques auraient pu m’inspirer, ce sont des notes bleues qui me sont venues lorsque j’ai commencé à composer. Mon alchimie musicale peut trouver d’autres matières à transformer mais ce sont les harmonies du blues et du jazz qui sont mon élément naturel.
Au début des années Quatre-vingt, quand je me suis mis en quête de musiciens pour m’accompagner, je leur chantais mes airs a-capella et un jour un guitariste m’a déclaré « c’est un peu du vieux jazz, non ? » avant d’ajouter dans un sourire consolateur « mais c’est bien hein… »
Sa vie se passe en wagons-lits
Trains de banlieue ensevelie
Le regard répandu dans la nuit
Une mer de milliers d’immeubles où luit
A chaque fenêtre
Une chambre, des silhouettes, une vie …
Son regard s’arrête
Le temps d’un regard et c’est déjà fini
Le parfum âcre des ragazzi
La prend à la gorge, le temps s’enfuit …
Dans le train vers Roma Termini
S’enlacent des rires, des corps, des bruits
A côté dorment
Des femmes en noir, l’enfant sourit
Et croque une pomme
Il va faire jour, le train ralentit
Elle n’a plus de prison
Elle n’a plus rien à défendre
Pour être heureux
Pourquoi attendre
Quelque chose ou bien quelqu’un ?
Venir au monde
Puis disparaître
Tu aurais pu la connaître
Vivre avec elle dans son repaire
Mais déjà, tout va si vite
Elle est partie, la fugitive
Dans le hall de Roma Termini
La foule se presse vers la sortie
Parfum de carton mouillé, de suie
Elle attend le prochain train de nuit
Le temps d’une pause
Le temps d’un regard amusé
Goûter à quelque chose
Un tout premier café
Elle n’a plus de prison
Elle n’a plus rien à défendre
Pour être heureux
Pourquoi attendre
Quelque chose ou bien quelqu’un ?
Venir au monde
Puis disparaître
Tu aurais pu la connaître
Vivre avec elle dans son repaire
Mais déjà, tout va si vite
Elle est partie, la fugitive
Où l’on croise Claire
Je ne sais d’où me vient cette fugitive. Elle s’échappe mais l’on ne peut savoir d’où elle provient. Elle s’échappe même du cadre de cette chanson, l’une des premières que j’ai écrite et qui, contrairement à d’autres maintes fois retravaillées ou supprimées, tient la route, si je puis dire.
Je suis allé plusieurs fois à Rome, par le train, au début des années Quatre-vingt mais ce n’est pas là que j’ai rencontré cette femme. Je la connaissais depuis longtemps. J’ai commencé à écrire vers l’âge de quinze ans et mon premier personnage, c’était déjà elle. Elle a changé de prénoms plusieurs fois, et même d’identité, sans cesser d’être elle. Ce qui la caractérise, c’est d’être fluctuante. Elle cache derrière cette apparence fluide et changeante, une capacité à être tenace et même redoutable. Elle ne parvient pas à se poser, comme si aucune situation ne pouvait la concerner, comme si elle continuait non pas à chercher mais à éviter les situations où elle pourrait se montrer tenace et redoutable. Et la vie l’a gâtée, elle serait née au tout début des années Soixante, dans une époque et un pays où les tragédies collectives sont restées, et pour des décennies, si lointaines.
Nous l’appellerons Claire, c’est le prénom qu’elle se serait choisi à l’adolescence. Selon les chansons, elle pourra en prendre un autre, comme Amélie, et même être seulement présente par le pronom « elle ». Sa silhouette est élancée, longiligne, toujours un peu indolente dans ses façons de bouger. De longs cheveux d’un blond pâle. Un visage allongé, aux mâchoires un peu chevalines, ce qui empêche la joliesse un peu fade des jeunes filles de bonne famille. Elle a de grands yeux d’un bleu mélangé à la couleur du sable.
***
En 1978, Gilles et moi nous avions à peu près l’âge de Claire, une vingtaine d’années. En septembre, avant la rentrée universitaire, nous sommes partis en autostop à partir de Grenoble, vers l’Italie. Comme aucune voiture ne s’arrêtait, nous avons dû nous séparer pour gagner la vallée d’Aoste. Je ne sais plus comment nous avons fait, sans téléphone portable, pour nous retrouver.
J’avais peur de le perdre. Depuis le début de notre relation, je savais que j’allais perdre mais je continuais.
***
Je vois cette jeune femme assise à une table, non loin de la nôtre, dans ce café de la gare. Elle fume des cigarettes roulées, tout comme nous. De temps à autre, elle regarde en direction de l’énorme horloge murale.
Gilles s’est levé, en gardant sur le visage cet air d’enfant buté, un air de mécontentement qui ne le quitte plus guère quand nous sommes ensemble. Je le vois de dos. Il joue au flipper en donnant à la machine des coups brutaux avec ses doigts et toute la paume de la main.
Je me souviens d’avoir entrevue cette jeune femme, avant qu’elle ne disparaisse. En fait, c’est moi qui ai perdu conscience. Je me suis réveillé le lendemain à l’hôpital d’Aoste.
J’aime toutes les musiques.
Lorsque j’étais arrivé à Grenoble, en 1974, pour commencer les études universitaires, j’ai eu la chance de connaître deux réseaux d’amis, tous plus âgés que moi, qui chacun m’aura en quelque sorte initié. D’un côté, nous étions de futurs médecins, nous écoutions de la musique classique, Mozart, Jean Sébastien Bach, en nous rêvant plus tard musicothérapeutes.
De l’autre, j’ai subitement découvert une décennie de musique pop et rock, sous forme d’une centaine de disques en vinyle, rangés au ras du sol. Leur alignement faisait tout autour de notre salon un bas-relief aux strates multicolores, j’aimais faire défiler leurs pochettes sous mes doigts, la Vache des Pink-Floyd, la Braguette des Stones, Transformer de Lou Reed, Ziggy Stardust, Abbey Road, Return to Babylonia, Rock Bottom…
Rock Bottom…L’ancien batteur du groupe Soft Machine, Robert Wyatt, après avoir été défenestré, était resté cloué sur une chaise roulante. Ce sont les mouvements de son âme qui ont composé ce chef-d’œuvre.
Nous vivions tous ensemble, Galerie de l’Arlequin, et le soir, jusqu’à tard dans la nuit, nous écoutions de la musique, allongés les uns contre les autres, à même la moquette du salon. Si l’un ou l’autre se levait de temps à autre, vaquait à ses occupations, sortait de l’appartement, il ne s’éloignait pas du cercle que la musique avait créé autour de nous. Dès la sortie de Rock Bottom, les rythmes et le phrasé de ses chansons, Sea Song, Last Strow, Alifib, n’ont cessé d’emplir notre vaste appartement ensoleillé.
C’était pour moi comme une révélation. Cette musique m’emportait dans l’envers du paysage que je contemplais par-delà les baies vitrées, les chaînes de montagnes de la Chartreuse, du Vercors, de Belledonne. Je me retrouvais dans l’étrangeté de cette voix, suspendue entre ciel et terre. Dans la légende de notre jeunesse, nous avons passé des nuits entières sur les plages immatérielles, à gravir des strates magnifiques jusqu’au hurlement d’un saxophone, jusqu’à la profusion des cuivres ou l’éclat de rire de ces enfants, qui vont écouter l’océan au creux des coquillages.
La vraie vie devenait tangible.

Chanson Mer
Chaque fois si différente
Comme sortie de l’écume, ta peau semble
Jouer avec les reflets de la lune et du temps
Qui passe de la plante au poisson-chat
Et du sperme au scaphandre
Es-tu pour moi, tu veux de moi
Pour jouer avec toi ?
Blague à part
Tu es trop quand tu es saoule
Et je t’adore quand tu es saoule
Au fond de la nuit tu es parfaite mais le matin
Impossible de te reconnaître
Tu as bien trop de facettes
Il faut se remettre à jouer à
L’humain pour quelque temps
Allez, tu me souries ?
Je sais que tu seras différente au printemps
A chaque saison tu me surprends
Tu es l’étoile de mer que les marées
M’ont amenée, comme le sang
Qui circule, comme le temps
Qui s’étend vers la pleine lune
Ta folie s’accorde parfaitement
A la mienne
Ton délire s’accorde au mien
Au véritable mien
Nous ne sommes pas seuls
Traduction libre de « Sea Song » de Robert Wyatt

Il est né un matin d’hiver, dans les années Quatre-vingt. Je me rendais en voiture à l’université d’Aix, pour préparer les concours d’enseignant. Depuis plusieurs jours, j’avais en tête une rythmique lancinante sur l’accord de Fa Mineur et je ne parvenais pas à lui trouver des mots. Ils me sont arrivés alors que je roulais sur l’autoroute, je ne pouvais pas lâcher le volant pour les fixer sur un bout de papier, j’ai dû prendre une bretelle vers les Quartiers-Nord et la voiture m’a conduit à la Cité des Aygalades, que je connaissais bien, j’y avais été maître d’un stage d’insertion. De peur que les mots ne m’échappent, je les criais comme un mantra qui dérape et vous rend violent. Je me suis garé, comme j’ai pu, j’en tremblais d’excitation.
« Je suis Chevalier Cathare
Je suis Templier
Sur le bûcher, brandis l’étendard
Mon père Sorcier
Je suis l’hérétique, hors-la-loi
Comme toi sorcier »
J’étais assis au volant, j’avais coupé le moteur. J’ai vu cet homme en survêtement s’avancer au détour d’un immeuble, il avait été comme propulsé sur la route. J’ai pensé qu’il venait de se passer quelque chose, une bagarre, un accident, ce qui a attiré mon attention. Il l’a remarqué et m’a lancé un regard d’enfant pris sur le vif, aussitôt converti en celui d’un buffle prêt à vous rentrer dedans. Il était ivre peut être, défoncé, ou bien voulait-il blaguer seulement … Tout est possible aux Aygalades.
Il a continué son chemin, comme hagard, il s’est retourné une fois, en manquant de se prendre un lampadaire. C’était un grand gaillard d’une trentaine d’années, il avait dû être sportif mais il devait boire pas mal, il avait déjà un peu de bedaine et la dégaine d’un ancien joueur de Hockey, avec des cheveux blonds et drus. J’ai eu peur qu’il ne revienne, que je doive justifier ma présence sur le parking de la cité, mon statut d’ex-maître de stage n’aurait sans doute pas suffi. Je devais le connaître en fait, de vue ou par relation avec un stagiaire. Je ne me souvenais plus de son prénom… J’ai griffonné des mots à la hâte, je voyais une force que l’on déclenche, que l’on ne peut plus arrêter, un processus qui devient insatiable, des gens affolés qui courent dans tous les sens, un horizon en flammes.
J’aurais encore à peaufiner les couplets au fil des décennies, mais le refrain de « Chevalier Cathare » m’est venu d’un coup, sur un parking des Quartiers-Nord. Je suis souvent revenu à cette chanson, dans des arrangements différents à chaque nouvelle expérience musicale. Elle plaît et Achille Bonnard est un personnage à fort potentiel, il aurait pu devenir le héros d’un opéra-rock. Mais il est trop imprévisible pour envisager une opération de cette envergure, je me suis contenté de le faire venir sur deux autres chansons « Des accessoires » et « Dans sa bulle ». A moins qu’Achille ne s’invite pour de nouvelles aventures…
Chevalier Cathare
Minuit, un immeuble en barre
D’une banlieue oubliée
Un cri, des hurlements bizarres
Retentissent au Bloc C
Les gens se précipitent dans le noir
Au moins si le son pouvait baisser …
On patrouille dans les couloirs
Les portables, les télés
Ce cri provient de nulle part
Mais partout programmé
Comme une voix qui sort de l’histoire
Ecoutez, le réseau est hanté … !
Je suis Chevalier Cathare
Je suis Templier !
Sur le bûcher, brandis l’étendard
Mon père sorcier !
Je suis l’hérétique, hors-la-loi
Comme toi, sorcier !
Les braves gens se ruent au hasard
Panique soudain ! …
Ce doit être le coup d’un bâtard
Sorcière ou putain
Sadique, sodomite, serial killer ! …
Malédiction ! Le crime n’est pas loin !
Mais c’est de cette lumière d’où part
Ce cri insensé !
C’est l’appartement d’Achille Bonnard
On va tous y aller !
Plus une minute de retard
Pour la seule brigade du Bloc C !…
Je suis Chevalier Cathare
Je suis Templier !
Sur le bûcher, brandis l’étendard
Mon père sorcier !
Je suis l’hérétique, hors-la-loi
Comme toi, sorcier !
Au Bloc C, on n’est pas des couards
On a défoncé
Puis brûlé plafond, porte et placard
Bel autodafé
Pour un individu sans histoire
Qui trafiquait les sons de son PC
On extermine sans histoire
Tous les mal connectés
Soudain retentit dans le noir
Un cri démesuré
Puis un autre, puis encore des milliards
Dans tout le cosmos sidéré
Je suis Chevalier Cathare
Je suis Templier !
Sur le bûcher, brandis l’étendard
Mon père sorcier !
Je suis l’hérétique, hors-la-loi
Comme toi, sorcier !
Des accessoires
Achille, tard le matin, télé-achat
L’APL, le RSA (Alléluia !)
Viennent de tomber en fin de mois
Sa mère lui dit de s’habiller
Pôle emploi risque d’appeler
Il lui répond : « Dégage de l’écran »
Sa télécommande attend …
Des accessoires
Désirs épars
Des espoirs de territoire
Des attributs
Des astres en vue
Des obsessions de victoire
Achille, l’après-midi, publicités
Matchs et documentaires animaliers
Maman termine ses mots croisés
Il voudrait tous les bouffer
Il veut du lourd même l’allégé
Ça lui monte à la tête puis ça redescend
Sa télécommande le sent …
Des accessoires
Désirs épars
Des espoirs de territoire
Des attributs
Des astres en vue
Des obsessions de victoire
Achille, la nuit l’agite et tous ses doigts
Ses yeux, ses armes n’arrêtent pas
Maman roupille dans ses beaux draps
C’est lui le maître du carnage
La nuit, il se le télécharge
Portable à main gauche et dans la main droite
Sa télécommande déclare :
Désire et pars !
Des accessoires
Des espoirs de territoire
Des attributs
Des astres en vue
Des obsessions de victoire
Des accessoires
Désirs épars
Des espoirs de territoire
Des attributs
Des astres en vue
Des obsessions de victoire
Avant qu’il ne me quitte, nous avions habité ensemble, Gilles et moi. Il avait déménagé de la région parisienne, pour s’installer à Grenoble, que je lui avais fait connaître, dans un petit appartement de la rue des Bergers. Je l’avais vite rejoint, je ne pouvais plus me passer de lui. Ce n’était pas un amour épanouissant, mais aurions-nous pu être heureux, ensemble ou même avec un autre ? Nous avions un amour de gosse, avec des élans de désir, sertis dans une constante tension.
Quand je l’ai retrouvé dix ans plus tard, avant que le Sida ne l’emporte à son tour, il m’a parlé de notre relation passée avec une affection qui m’a surpris. Je ne me souviens pas qu’il m’en ait beaucoup manifesté, au temps où je l’aimais. Peut-être avait-il été plus attaché à moi que je ne le pensais ?
Quand il partait, il me semble que je ne pouvais plus sortir de l’appartement, je me laissais m’enfoncer dans la matière amoureuse de son absence, ce mélange d’odeur de tabac brun, de Gitane, et d’eau de toilette du maquis corse où nous étions allés camper, et puis cette odeur de fuel qui flottait dans tout l’immeuble, l’odeur du froid qui saisissait la ville et qui nous faisait chercher de quoi nous réchauffer, une couette épaisse à la housse un peu sale, des chemises de bûcheron canadien, et des chansons, beaucoup de chansons françaises que Gilles aimait plus que moi. Il avait une discothèque bien garnie et c’est là que j’ai découvert de nouveaux chanteurs comme Renaud, avec qui Gilles avait comme un air de famille,
« Pierrot mon gosse, mon frangin, mon poteau, mon copain tu me tiens chaud, Pierro-ot ».
Et c’est là que les chansons de Julien Clerc se sont emparées de moi. Je connaissais bien sûr cette vedette de la variété. A la fin des années Soixante-et-dix, il avait déjà dix ans de carrière. Je connaissais ses tubes qui passaient à la radio ; ma mère, qui a toujours aimé la chanson française, avait un Best of, que j’avais apprécié comme la plupart des disques qu’elle écoutait… Mais depuis que j’étais étudiant, je vivais sans télé, ni radio, et mes nouveaux amis m’avaient emmené loin de la variété. J’étais passé à côté des merveilles que Julien Clerc avait écrites avec les paroliers Etienne Roda-Gil et Maurice Vallet, qui sont restées dans l’ombre des succès commerciaux. A partir de 1976, Julien Clerc a fait appel à de nouveaux paroliers, et ce sont les chansons écrites avec Jean-Loup Dabadie, et surtout « Ma préférence », qui lui ont permis de toucher un nouveau public. Dans les années qui ont suivi je me suis procuré, un à un, tous ses anciens disques que je n’ai plus cessé d’écouter.
Avant de partir ensemble en Italie, en septembre 1978, nous étions allés camper en pleine nature. Je me souviens d’une forêt brumeuse, quelque part en Ile de France. Nous ne prenions presque jamais les transports en communs, nous marchions au bord de la route, de temps à autre une auto s’arrêtait et nous prenait tous les deux. Dans un village aux maisons cossues, nous nous sommes arrêtés dans un café. Comme d’habitude, nous avons commandé de la bière, Gilles est parti jouer au flipper, la clope aux lèvres. Je suis allé choisir un titre de chanson sur le programme du Juke-box : « Ma préférence ». Je l’écoutais pour la première fois.
Depuis lors, je me fredonne du Julien Clerc. Quand je suis au volant, que je marche dans la rue ou sur les sentiers des Alpes, quand je m’éloigne lentement le long du rivage, je chante, et parfois à tue-tête : « Ballade pour un fou », « Amazone à la vie », « Je dors avec elle », « Heureux le marin qui nage » … Les mots de Roda-Gil, les suites harmoniques, les mélodies de Julien, sa beauté qui peut être sombre ou solaire, sa voix si particulière, sont à la source de mes chansons.
***
Je rêvassais, le front collé à la vitre, dans le bus qui nous menait, mes amis et moi, à Essaouira. Le nom de cette ville, sa musicalité, rencontrait la mélodie de « Souffrir par toi n’est pas souffrir » que je ne cessais de fredonner. C’était en 1993, j’étais enseignant, en vacances d’été, je visitais pour la première fois le Maroc. Comme souvent, quand je suis en voyage, une harmonie musicale déroulait en moi d’incessantes spirales, au fil de vastes paysages incandescents.
Nous avons passé quelques jours à Essaouira, au bord de l’océan, et progressivement la composition de Julien Clerc s’est transformée, dans ce monde parallèle et permanent où j’entends un orchestre.
J’avais prévu de rester une quinzaine de jours seul au Maroc. Après le départ de mes amis, je suis allé rejoindre Raouf, un jeune professeur que nous avions rencontré dans le train. Je lui avais vaguement promis de nous retrouver, pour aller découvrir la région de Marrakech. Au bout d’une semaine, passée côte à côte dans les ruelles, les chambres d’hôtel, sur les sièges d’un bus, une étrange intimité s’est installée entre nous. Parfois son visage irradiait de beauté. J’étais sous le charme des villages et des médinas, pris de désir pour une ambiance, une silhouette, pour ces regards, les visions si denses de la campagne marocaine, cette lumière partout éclatante. Cet homme, que j’avais trouvé au premier abord antipathique, je l’aimais d’un amour à la fois possible, puisqu’il était réciproque, et impossible.
Avant de devoir rentrer en avion, je suis retourné avec lui à Essaouira. Il n’y était jamais venu, je lui servais de guide. Et pendant ce temps, ma nouvelle chanson continuait son chemin. Mon orchestre me jouait une mélodie issue de la suite harmonique de « Souffrir par toi n’est pas souffrir ». Depuis que je l’avais fixée, je cherchais des mots à déposer sur les notes. Le vent éparpillait l’envol des oiseaux marins qui allaient disparaître en allant se poser sur l’île de Mogador. Une plage étirait infiniment sa lisière d’une ocre pâle.
J’ai découvert avec Raouf l’endroit où je vis encore, sans lui. Depuis vingt-cinq ans j’y retourne chaque année, j’y ai une maison dans la médina, et même une famille. Pour le pire et le meilleur, je suis resté sous l’emprise d’un sortilège.
***
A la fin des années Deux mille, j’ai enfin décidé de me passer de musicien. Laborieusement, j’ai appris à accompagner les chansons au piano. « Souffrir par toi n’est pas souffrir » aura été la première que j’ai réussie à maîtriser. J’ai pu la chanter à Halim, avec qui je vivais entre Marseille et Essaouira.
Essaouira
Imaginez que le désert prenne un air de Norvège, aux portes du désert cette ville nous enferme dans son dédale de blanc et de bleu qui nous emporte au-delà … Là-bas, on dit que la musique des Gnawas pourrait guérir une âme brisée en deux
bords d’une fissure
Où je m’éloigne de moi
A Essaouira
Quand la folie me gagne
Oui, Essaouira
Ta musique me soigne
Ne gardez pas vos distances
Ne misez pas trop sur la raison
Lors d’un voyage hors de France
Elle sera faiblesse ou prison
Quels sont les mots de passe
Qui mènent jusqu’à demain ?
Malgré la belle assurance
Que vous donne un billet d’avion
Que pourrait faire la vigilance
Contre un regard, une vision ?
Au détour des ruelles
Le vent vous serre dans ses mains
A Essaouira, Essaouira, Essaouira
Ne gardez pas vos distances
Ne misez pas trop sur la raison
Pour un moment d’insouciance
Elle s’écroule, votre prison
par une fissure
Qui s’ouvre vers toi
A Essaouira
Quand la folie me gagne
Oui, Essaouira
Ta musique me soigne
Vous savez, j’ai marché vers la mer comme une longue procession, un fleuve en crue du désert, rivages à profusion… J’avais touché ma moitié, la vorace, l’infidèle. Et le désert prenait comme un air de Norvège à Essaouira

© Patrick Labarthe 2020